EL LOBO II

Soixante ans déjà ... (en 2005)


Depuis plusieurs années, Pierre COLSON natif de Pont-sur-Vanne et agriculteur retraité à Montacher, prenait des contacts réguliers avec la Mairie de Chigy. Il cherchait à retrouver des témoins, des photos de l'atterrissage forcé d'une forteresse volante américaine l'EL LOBO II à Chigy en 1945. Petit à petit, il a réussi à collecter assez d’informations, en France comme aux Etats-unis pour reconstituer l’histoire de cet appareil.

Parallèlement il avait mené son enquête sur trois autres forteresses qui s’étaient écrasés dans le Sénonais à Champigny, Champlay et Chamvres.
QUand il eut assez d'éléments, il réussit à sensibiliser un groupe de personnes de Chigy sur l'intérêt d'une commémoration de ces épisodes locaux de la 2ème guerre mondiale.
C’est ainsi qu’il proposa de créer une association afin d’élever un monument à Chigy. Le 24 avril 2002 naissait l’Association des Amis d’EL LOBO II et de la 8ème U.S. Army Air Force.

Au fil du temps, le projet se précisa, les dons et les promesses de subventions permirent d'envisager la réalisation. L'aire de repos de la Grenouillère est vite apparue comme le site idéal vu sa proximité de la Nationale 60 et l'importance de son parking. Restait à choisir une date.

Sans trop y croire l'inauguration fut programmée pendant l'été 2003. Il fallut seulement retarder un peu l'évènement, pour concilier tous les emplois du temps. Le beau temps eut la bonne idée de persévérer un peu jusqu'au 20 septembre et d'offrir des conditions idéales pour une cérémonie en plein air.

Il fut également décidé d'exploiter l'important fond documentaire déjà réuni par Pierre COLSON et d'autres membres de l'Association pour monter une exposition. Bernard BOIZE et son équipe : Monique et Maurice BLOCH, Pierre Schmitt préparèrent des panneaux sur le contexte historique, la technique des bombardiers de l'époque, les missions, les équipages et l'histoire des quatre avions.

C'est ainsi que le 19 septembre un nombreux public se pressait à la salle Gabriel LAURANT pour le vernissage de l'exposition. Dans une ambiance très conviviale, chacun put prendre connaissance des nombreux documents présentés ainsi que des objets provenant d'EL LOBO et admirer drapeaux et uniformes de l'époque. La conclusion générale fut qu'il fallait revenir et recommander la visite à ses amis. C'est pourquoi le lendemain, durant la semaine et le week-end suivant, de nombreuses personnes ont pu visiter l'exposition sous la conduite de Bernard BOIZET et de son équipe. Et puis le lendemain matin 20 septembre, branle bas de combat.

 Dès 9 heures des voitures envahissent les parkings, route Nationale et devant l’ancienne gare.

Musiciens de Pont-sur-Yonne et de Paroy-sur-Tholon, porte-drapeaux s’acheminent en bus vers la place du village, devant la Mairie pavoisée. Des jeeps avec des équipages en uniformes américains se garent Rue du Moulin et tout le monde prend place pour le défilé.

Pour certains anciens du village c’est l’émotion. Ils revivent le spectacle de La Libération le  21 août 1944, quand la jeunesse s’était massée rue du Guichet.

Au son de marches patriotiques, le défilé s’ébranle par la Grande Rue : jeeps en tête, fanfare, garde d’honneur du drapeau américain, qui a rejoint sur le pont, drapeaux des associations patriotiques et enfin un public très nombreux dont beaucoup d’habitants de Chigy.

 

Arrivée à l’Aire de la Grenouillère, dans un ordre impeccable la petite troupe s’immobilise devant la tribune officielle où avaient pris place les invités : le Colonel DAVIS de l’ambassade américaine à Paris, le Colonel PARKER, le Colonel SILLER, le Lieutenant Colonel ROZIER, le radio Russel KARL, le mitrailleur Rex BURK : vétérans américains, le Sous Préfet de Sens, le Sénateur Henri de RAINCOURT, le Député Philippe AUBERGER, Marie-Louise FORT, Maire de Sens, Vice présidente du Conseil Régional, Jean PINGAL, Conseiller Général, Michel REBEQUET, Président de la Communauté de Communes de la Vanne et les Maires de Champigny, Champlay, Chamvres et Chigy, ainsi que Pierre COLSON et Stéphane MEURET historien de la 2ème Guerre Mondiale.

 

Les discours purent alors commencer : d’abord celui du Président de l’Association des Amis d’EL LOBO pour remercier tous les participants à la cérémonie, Pierre COLSON, initiateur du projet, les généreux donateurs : le Ministère des Anciens Combattants, le Conseil Général, le Souvenir Français, les Associations patriotiques et en particulier le Groupement des Maquisards et Réfractaires de Sens, la Ville de Sens, la Communauté de Communes de la Vanne, les Sociétés Boeing et Senoble et les très nombreux donateurs privés. Il remercia également les collectivités et les bénévoles qui avaient aidé à l’organisation de la manifestation.

 

Pierre COLSON quand à lui, refit avec émotion, l’historique des quatre avions et de leur équipages. Il rappela qu’EL LOBO atterrit à Chigy le 21 mars 1945, après 113 missions  de combat dont une sur Arromanches le 6 juin 1944. Cette forteresse volante avait été gravement endommagée après une mission sur la gare de triage de Fulda-Plauen en Rhénanie. Il souligna avec humour la lourde responsabilité de ces équipages de ‘gamins si jeunes qu’on ne leur aurait pas confié une voiture », mais qui avaient contribué à notre libération. Mme Alexandra YTHIER, de Chamvres avait préparé un poème :

 

A la mémoire de tous les B17

 

Il est mort, le grand oiseau blanc

 

Du plus haut du ciel enfiévré

 

Sur la terre où il n’aurait jamais dû sombrer

 

Il est mort, le grand oiseau blanc

 

Sur notre Sol qu’il voulait tant libérer

 

Le Président de la communauté de Communes de la Vanne, Michel REBEQUET rappela le souvenir de ROCHAMBEAU, seigneur de Vulaines au XVIIIè siècle, compagnon de LAFAYETTE, qui avait participé à la lutte menée par WASHINGTON pour conquérir l’indépendance américaine. En retour ; en 1944, les jeunes américains nous ont rendu notre honneur et notre liberté en luttant contre le nazisme. Cela valait bien un petit poème :

 

El Lobodeux, ce loup, se posant sur le ventre,

 

Jamais ne regagna son antre

 

Il finit dans un champ, à quelques pas d’ici

 

Auprès de la Vanne, à Chigy

 

Démonté, démembré, il n’a laissé de traces

 

Que dans quelques esprits pugnaces.

 

Qui refusant l’oubli, ont désiré ce jour :

 

A El Lobo deux, pour toujours

 

 

 

Au-delà de la pierre levée en son honneur,

 

Souvenons-nous des aviateurs

 

Des soldats, de ces « boys », qui ont participé

 

Aux combats pour nous libérer.

 

Cette pierre est symbole, elle garde la mémoire

 

De ceux qui ont eu pour devoir

 

De lutter contre un monstre, une hydre : le Fascisme

 

Ignoble avatar du racisme.

 

Vous qui passez ici, gardez-vous d’oublier

 

Que dans ces lieux hospitaliers Un loup blessé à mort, après avoir lutté

 

Est tombé pour la liberté


 

Le Colonel PARKER vétéran du 457ème Groupe de bombardement, en termes très touchants, rappela les sacrifices des aviateurs de la 8ème US ARMY AIR FORCE : 26 000 tués et ceux du 457ème Groupe 739 tués ou prisonniers au cours de 237 missions de combat pendant lesquelles 17 000 tonnes de bombes ont été larguées. Il souligna qu’«il ne se prenait pas pour un héros mais qu’il avait volé avec des héros » et qu’au cours d’une vie passionnante, les moments dont il était le plus fier étaient ceux où il avait volé durant la guerre.

 

Philippe AUBERGER, notre député, tint à mettre en avant le sens de cette commémoration, avant tout, le Devoir de Mémoire vis-à-vis de nos libérateurs. Il a souhaité que les passants aient une pensée pour ces héros américains qui ont donné leur vie pour la liberté. Il a rappelé la solidité de l’amitié franco-américaine qui a toujours entraîné une aide réciproque dans les moments difficiles de nos deux histoires.

 

Quant à lui, le Sénateur Henri de RAINCOURT, Président du Conseil Général a voulu « témoigner notre admiration et notre reconnaissance aux générations  à qui nous devons d’avoir retrouvé la Liberté ». Il a suggéré que l’on sache tirer la leçon : « se souvenir, c’est s’appuyer sur le passé pour éviter de retomber dans les errements de ce passé ».Il a remercié le peuple américain au nom de notre Pays qui « a pu compter sur l’engagement magnifique de ses alliés ». Il a, à son tour, rappelé que l’Avenir des peuples était dans le dialogue, la tolérance et le respect mutuel.

 

M. DEMONNET Sous Préfet de Sens redit notre Devoir de Mémoire vis-à-vis de ceux qui ont assuré la défaire « d’une idéologie criminelle et totalitaire ». Ces combattants venus d’autres nations ont consenti des sacrifices décisifs pour remporter la victoire. « Toute notre gratitude à nos alliés américains qui, grâce à leur puissance technologique et le sacrifice de la vie de leurs combattants nous ont libérés ».

 

Nous sommes comme eux attachés à la démocratie, le liberté et la solidarité.

 

M. le Sous Préfet a dû interrompre un moment son discours car à 11heures précises « la forteresse toujours volante PINK LADY », s’annonçait dans le ciel. Instant d’émotion pour ceux qui voyaient ou revoyaient un B17 dans le ciel de Chigy. Réplique tangible des quatre forteresses « crashées » dans le Sénonais, la PINK LADY nous a fait vivre ou revivre l’approche des bombardiers, le grondement des moteurs et la trace de leurs hélices. On pouvait imaginer à l’intérieur de la carlingue, les jeunes américains qui, il y a à peine soixante ans, avaient exécuté ces dangereuses missions.

 

Après les discours, la cérémonie d’inauguration commença. Les porte-drapeaux s’immobilisèrent en arc de cercle à bonne distance de la stèle, tandis que les personnalités se positionnaient devant.

 

Et ce fut une grande émotion de voir le Colonel PARKER et le radio Russel KARL se joindre au Sous Préfet, à Henri de RAINCOURT et Philippe AUBERGER pour dévoiler la plaque. Après la levée des couleurs américaines et françaises et la sonnerie aux morts, l’assistance respecta une minute de silence.

 

La fanfare exécuta alors le Chant des Partisans ; l’Hymne américain, et la Marseillaise. L’Association des Amis d’EL LOBO, le groupement des maquisards et réfractaires du Sénonais et les Maires des quatre communes de Champigny, Champlay, Chamvres et Chigy déposèrent ensuite une gerbe au pied du monument.

 

C’est alors que chacun put, tout à loisir, venir admirer le monument : un bloc de grès du Sénonais portant une plaque de granit noir où sont inscrits les noms des quatre forteresses : SIGHTLY DANGEROUS, YOU NEVER KNOW, OMBREE AGO, et EL LOBO II avec la date et le lieu de leur chute. Le temps était tellement radieux que la stèle reflétait les images comme un miroir.

 

Beaucoup de gens et en particulier nos amis américains se sont faits photographier devant, afin de garder un souvenir de ce beau jour.

 

Pendant un long moment, les porte-drapeaux et les personnalités échangèrent des salutations avec nos hôtes américains.

 

Et puis, insensiblement, la foule se dirigea vers le terrain de pique-nique où le Conseil Général offrait un généreux apéritif. Chacun prit plaisir à se rafraîchir et se restaurer tout en continuant à deviser et à commenter l’évènement. Mais, pour beaucoup, l’affaire n’était pas terminée. La salle Paul BERT prêtée par la Municipalité de Villeneuve-l’Archevêque accueillit un peu plus de 260 convives, sans repousser les murs, pour un banquet amical. Là, les conversations purent continuer. Les voisinages de table furent l’occasion de rencontres inattendues mais combien drôles entre bleus d’aujourd’hui et anciens « de toutes les guerres ». Au dessert, comme il se doit, furent échangés toasts et cadeaux, dont un drapeau de la 8ème Army Air Force offert à Pierre COLSON.

 

Enfin, vint le moment de se préparer. Chacun regagna, qui son village icaunais, qui sa lointaine Amérique, certes avec regret, mais en emportant un très beau souvenir.

 

Quant au monument, il accueille de nombreux visiteurs et fait l’admiration de tous.

 

Malheureusement, un indélicat, plutôt égocentrique, celui-là, a trouvé fort à son goût les cyprès bleus dont s’enorgueillissait le Mémorial, et s’en est accaparé quelques uns. Le respect, les sentiments et l’honnêteté n’étaient sûrement pas son fort. Tout est rentré dans l’ordre après une intervention du jardinier, mais cela laisse un sentiment d’amertume quant à la moralité de nos citoyens. !

 

Mais EL LOBO et les autres sont au dessus de cela et leur souvenir perdurera.

 

Jean STENUIT